Vous le savez maintenant : je vois la fermentation comme un exercice de lâcher-prise.
Un exercice de non-action.
Wu Wei (無爲).
Au lieu de tenter de tout plier à ma volonté, je préfère préparer le terrain… et laisser la vie faire le reste.
Ce fromage est né exactement de ça :
suivre le courant, sans résister,
accueillir ce que le hasard met sur mon chemin.
Tout commence par une question banale sur le groupe Facebook Fromage Artisanal – Québec :
« Si vous faites du fromage cette fin de semaine, dites-moi lequel ! Dans mon cas, ce sera une tomme marbrée au paprika! Stay tuned ! »

Je réponds.
Mon plan est simple :
une croûte lavée inspirée du reblochon.
Coup de chance : mon lait habituel (Jersey A2 de la fromagerie Missiska) est à moitié prix.
J’en prends 16 litres.
Alors qu’il ne m’en fallait que 4.
Le calcul de ma lacto-finance (futur billet 😉) se met en marche :
4 L pour mon reblochon
4 L pour le yogourt de la semaine
4 L pour les enfants
Et… il m’en reste 4.
Je demande des idées au groupe.
Au même moment, l’auteur du post original change ses plans pour un gouda…
et me lance, à la blague, le défi de reprendre son idée de tomme marbrée au paprika.

Wu Wei
Je ne résiste pas.
Je suis le courant.
🌶️ Le paprika
Petite parenthèse.
Le paprika a une place bien particulière dans notre famille.
Lors de sa première grossesse, ma partenaire avait des envies… disons, très spécifiques.
Elle en mettait partout :
dans les pâtes,
sur les chips,
dans les hot-dogs…
même dans le yogourt.
Alors ce petit défi me ramène à ces souvenirs.
Je l’accueille avec plaisir.
Et je décide même d’aller un peu plus loin.
Par respect pour l’ingrédient :
je fais mon paprika maison.
Quelques piments doux au déshydrateur,
puis réduits en poudre.
Je ne tamise pas.
Les morceaux irréguliers donnent de la texture —
et témoignent du fait maison.
Wabi-Sabi (侘寂)
Simple.
Logique.
Dans l’esprit du projet.

🔬 Recette — Tomme marbrée au paprika
Une expérience à la fois esthétique… et microbienne.
🥛 Ingrédients
4 L de lait (Jersey A2, 5 %, non homogénéisé)
60g de kéfir de lait
Présure (selon le fabricant)
2-3 c. à soupe de paprika (maison, idéalement)
Sel non iodé
🧪 Procédé
1️⃣ Ensemencement
Chauffer le lait à 32 °C.
Ajouter le kéfir. Mélanger.
Laisser maturer 45 minutes.
Les bactéries prennent possession du terrain.
Note :
Comme souvent, j’utilise le kéfir pour sa diversité microbienne.
Moins de contrôle.
Plus de profondeur.
2️⃣ Empresurage
Ajouter le Chlorure de Calcium
Brasser
Et la présure
Remuer doucement 1 minute.
Laisser reposer 45 minutes.
👉 Objectif : un caillé net.
3️⃣ Travail du caillé
Couper en cubes de 1 à 1,5 cm.
Repos 5 minutes.
Brassage doux 20–30 minutes à 34 °C.
Le grain devient ferme, élastique.
4️⃣ La magie du marbrage
Égoutter le caillé quelques minutes.
Diviser en deux.
Dans l’un : le paprika.
Mélanger jusqu’à un rouge profond.
Réunir les deux masses.
Mélanger… à peine.
👉 Règle d’or :
on veut du contraste, pas du rose.
5️⃣ Moulage et pressage
30 min — poids du fromage (~800 g)
Retourner → 2 h à 2 kg
Retourner → 12 h à 4 kg
Le voici après le premier retournement:

6️⃣ Salage et affinage
Salage : 2 %, à sec.
Affinage :
11–13 °C
~85 % humidité
💡 Note :
Le paprika — par ses composés antimicrobiens — peut ralentir le développement de la croûte et favoriser certaines flores indésirables.
Si nécessaire → brossage à l’eau salée.
De mon côté ?
Wu Wei.
Je ne lutte pas.
J’accueille.
→ Affinage sous vide.
Point négatif : pas de croûte.
Mais pour ce fromage, elle n’est pas essentielle
🌱 Mini-réflexion — L’esthétique de l’imprévu
Après 4 à 6 semaines, le verdict tombera à la coupe.
Le marbré apparaîtra…
ou non.
Mais au fond, ce n’est pas ça le plus important.
Ce fromage est un rappel :
le DIY, ce n’est pas seulement produire.
C’est jouer.
Accepter un défi lancé par un inconnu.
Transformer un surplus en quelque chose d’unique.
Créer sans tout contrôler.
Rester curieux.
Rester vivant.
Comme souvent avec le vivant :
on prépare le terrain…
et on laisse la vie faire le reste.
Je vous en redonne des nouvelles dans quelques semaines.

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